LE FESTIN DES ANIMAUX
Je fais souvent ce rêve étrange et perturbant qui n’est, chaque fois, ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre… La salle du restaurant est en train de se remplir. Il y a une table sont déjà installés, une brebis, son agneau, son agnelle et un thon. En fond sonore Charles Trenet chante : Les sanglots longs Des violons De l’automne Blessent mon cœur D’une langueur Monotone… « J’aime particulièrement ce poème » dit la brebis à son voisin thon. Un bien beau poème dit thon. Mais pourquoi celui particulièrement ? La brebis lui répond : « Il me tient chaud au cœur. Il est de Verlaine. » — Verlaine de mouton ! Lance l’agneau. Et le thon de poursuivre : « Vous devez aussi aimer Prévert. » — Prés verts, un près vert s’exclame l’agneau ! La brebis répond : « Oui, et mon poème préféré c’est ‘’La pêche à la baleine.’’ » — De mouton ! La pêche à la baleine de mouton ! « Il est vif votre rejeton. » Dit le thon. — Reje-thon en boite ! Dit l’agnelle qui prend le relai. Il y a le thon qui fait la moue. — Moue thon ! Mouton ! — Excusez-la, dit la brebis, elle aime bien mettre les gens en boite. — Mettre le thon en boite ! — Ne faites pas attention, dit la brebis, elle n’est pas vilaine… » — Vilaine de mouton lancent en cœur les deux agneaux. Pourquoi je tiens ce restaurant, ‘’CHEZ BÉBERT’’, un restaurant fréquenté par des animaux... ? Probablement parce que j'aime bien les animaux. La spécialité de la maison, la truite. La truite choux vert et choux rouge, la truite aux deux choux : "la Truite aux deux choux Bébert". Un volatile vient d’arriver, je vais l’accueillir. « J'ai réservé une table. » — À quel nom ? — Mr Busard. — Comment ? — Busard. — Vous avez dit... — J’ai dis Busard. Je ne peux m’empêcher de rire. — J’ai dis quelque chose de drôle ? Je lui dis ; « Non non, ne faites pas attention… un problème pathologique chez moi. » — Vous dites pathologique, bizarre. La jaunisse… Une jaunisse que j’ai attrapée dans ma jaunesse, au début je riais jaune, maintenant je ris pour un rien, mais plus jaune, il me reste quelques séquelles. — Quelques séquelles, bizarre bizarre. Je lui dis : « Ce n’est pas drôle, mais il n’y a pas de quoi faire un drame. Je vous conduis à votre table monsieur Bizarre. » — Busard. Busard Busard. Marcel Busard. Quand j’ai réservé j’avais précisé que je ne mangeais que de la viande. « C’est noté sur mon carnet Monsieur Marcel, menu carné. » Arrive une loutre : « Si Madame veut laisser son manteau au bestiaire ? » — Non merci, je ne porte rien dessous. — Meuh ! Des clients s'impatientent. La Vache : « Meuh ! » — Je suis à vous Madame. — Madameueuh ! — Excusez-moi, Madameueuh. Je lui demande : « Le veau sous la mère il est à vous madameueuh Veau pas faire attention, Il est bien élevé mais il ne tient pas zen place. Ze sais pas quoi faire. Il va me rendre folle ajoute le vache. — Il a peut être envie de boire quelque chose. La Vache : « Non j’ai du lait en réserve. » — Ça te dirait une sucette mon petit têtard. ? — Boœuf ! Une boule de gomme ? Une tranche de cake, des crottes en chocolat… Une banane ? — Hi han hi han ! » Sa mère lui dit : « Arrête de te faire plus bête que tu n’es ! » — Et un petit caramel ? — Mouuuh ! Et bien voilà ! Je lui dis. Reste sous ta mère mon petit têtard, je reviens. Madameeueuh lui dit : « Il va revenir, reste sous l’étable, ne bouze pas. » Arrivée de nouveaux clients, un cerf, un paon et un piton. Je leur demande s’ils sont ensembles. — Oui, un seul couvert suffira. — Béééé ! C'est la table de la brebis et ses deux agnelets… — Me voici. Vous avez fait votre choix. ? La mère brebis me dit : « Pour moi, ce sera la truite deux choux de Bébert, sans truite. » — Et pour les charmants petits agnelets de madame ? — La plus jeune est très difficile, elle n'aime rien. — Comment tu t'appelle mon poussin ? — Dagnelle. — Dagnelle t'as envie de quoi ? — Bèèèèè ??? — Tu veux une petite omelette aux champignons ? — Dans votre omelette aux champignons, il y a des champignons. ? — Oui mon poussin. — C'est quoi comme champignons vos champignons. ? — Des pieds de moutons. — Bêêê ! Bèrk ! — Une petite assiette de charcuterie, alors ? — Il y a du saucisson dans votre assiette ? — Oui mon poulet. — C'est quoi votre saucisson ? — Du bâton de berger. — Bêêê ! — C’est bèèè oui, ou c’est bèè non ? — Bêêê ! Bèèèrk ! La Brebis : « Je vous avais dit qu'elle n'aimait rien. Elle va me faire devenir chèvre. » — Et si je lui proposais une petite terrine de poisson ? La Brebis dit : « C'est pas bêête, qu'en penses-tu ? » — Bein…bein… — Bein ? — Bein… Dans votre terrine de poisson, il y a du poisson ? — Bein oui mon petit chat. — C'est quoi comme poisson dans votre terrine, de poisson ? — Bein, du loup. — Bêêê ! Bèrk ! Bêêrk ! Bêêrk ! Re-Bêbêrk ! Sa mère me dit : « Écoutez, apportez lui de la mâche, la mâche c'est encore la seule chose que la petite avale. Et pour son frère, l'aîné… vous avez quoi ? Il a un peu mal au ventre, du côté de l'aine. » — Du côté de l'aine. — Oui, vers l'aine… « Vers laine de mouton ! Lance l’agneau qui sort de sa torpeur. » Je propose : « Une petite frisée. » — Pour l'aîné une frisée ça ira très bien. Il est agneaurexique.» — Et pour vous désaltérer ? J'ai du cidre. — Il est comment votre cidre ? — Bouché… L’agneau : « Le boucher Bèèè !…» — Sinon une bonne petite Côte ? C'est pas de la biquette. — Bêêêê… C'est pas de la biquette, je vous laisse la carte ovins, réfléchissez pendant que je prends la commande de la grande table à côté. Ils sont dix à table dit le thon à la brebis : un escargot, un zèbre, une carpe, un dromadaire, une biche, un kangourou, un corbeau, un cochon, une sardine, une poule. Il ne manque plus qu’un raton laveur pour compléter l’inventaire, lance le thon. On dirait du Prévert. « Prés verts ! Des près verts ! » Ne peuvent s’empêcher de s’écrient les deux agneaux. Je demande au Zèbre ce qui lui ferait plaisir. — De la raie. — Au beurre noir ou au beurre blanc ? Le Zèbre : « Moitié moitié. » — D'accord. Pour vous la Carpe, je vous propose des œufs à la coque avec des muettes. —… — Pas de réponse; qui ne dit mot consent. Quand à vous le Dromadaire ! Ce sera quoi pour vous, boss ? De la truite ? — Non. Je prendrais des endives au jambon. — Vous ne préférez pas une truite ? Au Dromadaire qui reste sur ses endives jambon, je lui explique : « C'est de la truite de la Drôme, flambée avec du vin liquoreux portugais. » — Non, des endives au jambon... Je me permets d'insister : « C'est une truite de la Drôme, au Madère ! » — Non, des endives au jambon... Sauce béchamel. Béchamel, besame mucho… — … Et comme boisson un oasis j'imagine. Pour le désert un sablé ? — Pour le Kangourou… ce sera un œuf. — Un œuf poché. — Je ne l'imaginais pas autrement. Il va sous peu prendre la commande de l’escargot dit le thon à la brebis. L’escargot est un drôle d’oiseau sans ailes. Ah bon dit la brebis, pourquoi dites vous que c’est un drôle d’oiseau sans ailes ? — Parce qu’il est lent. — L’escargot est lent ? Et alors ? — Et alors, l’escargot est lent ? C’est tout. L’escargot est lent, mes rejetons eux aussi sont lents, lents à manger. Je ne sais pas quoi faire pour qu’ils ne s’endorment pas sur leurs assiettes. Une devinette : « Vous savez comment réveiller deux agneaux qui s’endorment sur leurs assiettes ? » — Non justement. Vous dites : « Avec tout l’ail qu’on leur donne, les escargots ont mauvaise haleine. » — Haleine de mouton ! Mission accomplie. Maintenant ne vous rendormez pas, vos assiettes sont à moitié pleines. Laine de mouton ! S’exclament en cœur les deux agneaux complètement réveillés. J’en viens l’escargot « Je suis venu passer commande. » Laissez-moi deviner. Un steak dans la bavette ? Une omelette baveuse ? — Pour vous la biche, fromage ou dessert ? — Des cerfs. — Le contraire m'eut étonné. — Monsieur du Corbeau prendra un petit fromage ? — Croi !? — Prendrez-vous un petit fromage ? — Croi ? » — Bonjour le corbeau ! — Croi !? » — Laissez tomber ! — Et pour le Cochon ? — Votre truie aux deux choux Bébert elle est casher ? Pour ne rien vous cacher ma truie est une truite. Une truite qui vit dans l’eau. La truie c’est péché, la truite c’est pas péché bien qu’étant péchée. À la Sardine qui était descendue de sa chaise, je demande s’il y avait un problème avec sa chaise. Elle me répond : « Excusez-moi, je préférerais un banc. » Après avoir apporté un petit banc à la sardine, elle me demande ce que je lui conseille, je lui réponds qu’elle à l’embarras de l’anchois. Je m’approche de la poule, elle n’a pas l’air dans son assiette, elle a les yeux fermés. On me dit qu’il s’agit d’une poule qui a un cheveu sur la langue, cela étant elle pensait pouvoir faire fortune en dormant. — Dites lui quelque chose, vous comprendrez. — Pour vous madame, avez-vous fait votre choix ? Sans ouvrir les yeux elle dit : « On ne me déranze pas, vous voyez pas que ze dors. » — Du coup on a fini par l’appeler La Poule aux ze dors. Je la laisse dormir, qui dort dîne. Ouaf Ouaf ! C’est un petit dalmachiot albinos, tout noir, qui était entre son papa dalmachien et sa maman dalmachienne. Je lui dis : « Je te propose un petit casse-crotte. » Il me répond : « Je voudrais un casse-crotte épicé. » Si tu ne peux pas te retenir, vas te trouver un arbre ou un réverbère dehors, lui dit sa dalmachienne de mère. Non je ne veux pas un casse-crotte et pisser, je veux un casse- crotte épicé. Je me fais siffler. Un rossignol qui était venu pour casser la graine. Je lui avais dit : « Ça vous chante des pois cassés. ». Il m’avait répondu : « C’est pas que ça m'enchante, je préfèrerais des épinards. » Je lui avais proposé des épinards hachés. — Non, en branche ! — Évidemment, suis-je bête ! Lui ai-je dis. Maintenant elle me siffle pour me demander si j’avais la note. Je lui dis : « Si » — Donnez-moi la. — La, voilà. — Mersi. Un piton après avoir commandé un snack a rejoint le bar. entre un zébu et un homard. Le piton boit lentement, il demande au zébu : « Tu ne boa pas ? » Et le zébu répond : « Zébu. » Le homard qui, après un café, en est au marc, au marc de bourgogne, dit : « Le piton boa et le zébu à tout bu. » Des clients s'en vont. Le guépard est sur le guépard, il sort, un hareng sort aussi. Enfin bon… Voila… Je fais souvent ce rêve étrange et perturbant qui n’est chaque fois ni tout à fait le même ni tout à fait un autre. Je rêve que je me réveille, je suis dans un lit, et puis je ne vous dis pas le délire. Le moment est proche, il est là, avec ses ailes de papillon, il me tend les bras,. Je ne vais pas tarder à retrouver ce rêve sans queue ni tête. Je vous raconterais dès mon retour avant que je ne l’oublie. Vous pourrez peut-être me dire si c’est grave monsieur le psychologue onirologue. En attendant, commandez-vous quelque chose au bar, c’est moi qui offre. Une souris chante une comptine : « Un monsieur tout vert qui courrait dans l’herbe, je l’attrape par je peux… » Je n’ai pas le temps d’entendre la suite, je suis dans les bras de Morphée.
Didier Sribny